Philippe Quéau évoquait dans Identité culturelle et éthique de l'universel , la quadruple révolution que provoque l'entrée dans la société de l'information.
L'avènement de la société de l'information, dont l'internet est un pilier, n'est pas une simple révolution technique, c'est une bouleversement beaucoup plus profond qui s'opère. Le nouveau média peut être comparé à une imprimerie universelle , personnelle, ubiquitaire, instantanée et très bon marché. L'invention est comparable à l'apparition de l'alphabet. Elle nous conduit à une nouvelle manière d'être et modifie notre regard sur le monde. Cette révolution pourrait conduire à l'émergence d'une intelligence collective, très utile pour résoudre des problèmes de plus en plus complexes et globaux.
L'économie est dématérialisée progressivement ; les entreprises et les institutions deviennent globales. Le fossé se creuse entre le " temps réel " de la finance et de la spéculation qui transfère des millions d'euros par jour et le temps long de l'émigration des hommes chassés par la faim ou la guerre. La lenteur des hommes devient disqualifiante.
La dérégulation des télécommunications et la déterritorialisation liée intrinsèquement au cyberespace conduiront toutes deux à une diminution de la souveraineté des Etats. Devant un tel choc, Philippe Quéau s'interroge :
" de quelle sagesse avons nous aujourd'hui besoin ? "
Cette quadruple révolution nous plonge dans une société nouvelle, inconnue et introduit une confusion des plans de lecture et d'interprétation. Cette confusion touche d'abord au langage, on confond les images et les réalités, les métaphores et les modèles, les mots et les concepts. Elle touche ensuite à l'exercice des différents plans de l'esprit, on confond ses divers domaines d'intervention : la pensée claire et la pensée obscure, le songe et la raison. C'est également une confusion des valeurs, au sens économique comme au sens philosophique. " L'éclatement des bulles financières et foncières, la mise en état de lévitation virtuelle des marchés spéculatifs, l'abstraction sans racine des grands indicateurs économiques ou de la valeur des monnaies, ne permettent plus aujourd'hui de dire ce que vaut le yen, ou le mètre carré à Ginza " . Cette confusion des valeurs se traduit également par le renversement des fins et des moyens, le Marché prime sur les hommes, l'économie du réel est asservie à une spéculation purement virtuelle. C'est enfin une confusion des niveaux de réalité et de vérité : la simulation, la réalité virtuelle, la réalité augmentée, deviennent parfois plus réelles que le réel, et contribuent à perturber notre compréhension de la nature et du réel même. La quadruple révolution évoquée précédemment est également la source de contradictions multiples de la société en transition.
Le cyberespace, sans frontière et par nature supra-national s'oppose aux territoires, aux pays. Le développement croissant des communautés virtuelles (financières, intellectuelles ) semble aller de paire avec l'essor des ghettos du monde réel. Parallèlement, les villes mondes se développent, plus éloignées de leurs banlieues que de l'autre ville du monde la plus lointaine. Des pays entiers sont jugés inutiles aux marchés.
Les lois nationales s'appliquent aux mêmes espaces virtuels que d'autres avec lesquelles elles sont en contradiction. A l'image des objets néonazis apparaissant sur le site nord-américain Yahoo et dont la vente fut interdite par la justice française, le cyberespace autorise toutes les contradictions. Philippe Quéau évoque par exemple la " contradiction aussi entre la défense du copyright et la promotion d'un régime de copyleft préoccupé avant tout par la circulation des idées pour la recherche et l'invention ".
Devant les frondes organisées par quelques intérêts privés en faveur de la rétribution de leurs propriétés intellectuelles, quelle doit être la place réservée à l'intérêt général ? Les tentative de breveter le génome humain, pourtant quintessence du patrimoine commun de l'humanité, démontrent le poids croissant du domaine privé au détriment du domaine public. Quelle sera la place réservée à chacun de ces domaines dans le cyberespace ? Il est nécessaire de développer un espace public riche sur les réseaux, il permettra l'accès à la connaissance, à l'expression de la diversité culturelle et à la logique participative. L'inversion du rapport actuel entre privé et public devra passer, comme le demandait déjà Kant, par une transformation des citoyens en " législateurs de l'universel ". C'est cette condition qui permettra l'événement d'une éthique universelle.
Le court-circuit (glocalisation, désintermédiation, dérégulation) provoque en réaction la création de ghettos et de tribus excluantes. Les infos-riches et les infos-pauvres sont placés sur deux courbes de développement divergentes. Les infos-riches ont accès aux NTIC et peuvent tirer au mieux parti du réseau pour accroître leurs connaissances, ce qui contribue à creuser davantage encore l'écart avec les infos-pauvres. La capacité à utiliser les NTIC fournit un avantage comparatif important, de nouvelles clés d'intelligibilité et de compréhension du monde qui permettent de creuser l'écart symbolique et matériel avec ceux qui restent au bord des inforoutes. Ces nouvelles formes d'exclusion sont préoccupantes car elles coupent le monde en d'énormes blocs dont certains pans entiers sont totalement mis sur le côté d'une nouvelle société. A ces nouveaux défis, l'Université de demain devra selon Philippe Quéau , opposer une triple réponse. Elle devra être catalytique, connectée, coopérative.
L'université de demain doit être catalytique : elle doit dissoudre et rendre possible. Elle doit être transdisciplinaire et donner les moyens de mettre les champs disciplinaires en relation. Elle devra avant tout donner les moyens de comprendre les nouvelles formes d'intelligibilité du monde virtuel. Il faut maîtriser la navigation sur les océans du savoir et permettre l'auto-apprentissage et le travail de collaboration en développant des ressources d'une pensée globale. Philippe Quéau prédit ainsi que " La pensée en terme de systèmes permettra d'avoir une vue d'ensemble des multiples liens possibles entre causes et effets, entre modèles et réalités. La pensée expérimentale, qui fait varier certains aspects d'un problème tout en en conservant invariants certains autres, permet d'explorer exhaustivement un ensemble de possibilités et de résultats, de les comparer, de les extrapoler. On privilégiera la simulation et la recherche épistémologique, les expériences de pensée et l'expérience de "nouvelles réalités" ".
L'Université de demain doit être universelle, connectée par l'internet à toute les bases de données et centres de savoir de la planète. Elle ne manquera pas de données brutes, de textes, d'images et de sons. Elle devra également enseigner la préservation des identités locales, tout en ne perdant jamais de vue son utopie globale. Elle devra notamment protéger la diversité culturelle contre les tendances du marché à rationaliser et à harmoniser.
A l'image du mouvement de la copie libre, la coopération devient une nécessité vitale, et une exigence éthique. La capacité à travailler en groupe, en réseaux, en partenariat sera primordiale. L'environnement d'apprentissage doit être global, ouvert, au service de tous, en tous lieux, à tous moments et dans tous les domaines du savoir. " Les laboratoires virtuels, les réseaux d'hopitaux, d'école, de bibliothèques, de musées, de serveurs d'archives en ligne constitueront une nécessaire infrastructure coopérative globale . Il faudra développer la coopération intellectuelle, les expériences de pensée collecticielle, le jumelage virtuel de groupes de recherche, les réunions virtuelles qu'autorisent les techniques de groupware ". La société du travail sera remplacée à terme par une société de " pleine activité fondée sur l'intégration, la participation, la créativité culturelle et sociale, et sur des valeurs de paix, de tolérance, de respect de l'Autre, de compassion, de symbiose avec la nature. " L'Université de l'Universel devra fournir les cadres intellectuels et moraux pour un tel avènement. " Dans la période de crise grandissante que nous allons traverser, la priorité devra être de contribuer à recréer le lien social dissous par le triple mouvement de confusion, de mise en court-circuit et de coupure ". La tâche de l'Université de l'Universel sera prioritairement de définir et promouvoir une culture véritablement universelle. Cette dernière devra s'opposer aux cultures stéréotypées et hégémoniques que le marché tentera également de diffuser universellement. Le Marché ne pourra cependant, et c'est sa limite, satisfaire que les besoins solvables. L'enjeu de la culture de l'Universel sera de s'adresser à tous, son terrain d'action privilégié sera le domaine public, gratuit par nature, et qu'il faudra rendre plus accessible et plus attrayant. Créer un lien social global par une culture authentiquement universelle, voilà la mission de l'Université de l'Universel.
Les objectifs assignés par Philippe Quéau à l'Université de l'Universel sont poursuivis dès aujourd'hui par de nombreux projets nationaux et internationaux. Le premier pas consiste à créer des centres de savoir et d'enseignement connectés. Pascal Renaud soulignait déjà dans la revue
Université en mars 1997, qu'en " Afrique francophone, par
exemple, on constate qu'il y a très peu de bibliothèques,
notamment universitaires, très peu de centres de documentation,
et qu'ils sont tout à fait insuffisants en termes de contenus.
Internet apporte donc quelque chose d'extrêmement précieux
puisqu'il permet l'accès à une sorte de bibliothèque
de taille considérable, qui recèle une bonne partie de la
production scientifique mondiale. Beaucoup de richesses en anglais bien
sûr, mais aussi en français.
Constitué de 18 universités, Universitas 21, est un consortium multinational pour l'internationalisation de l'enseignement supérieur, dont le siège est à Singapour.
Un projet d'université en ligne, U21 global, dont l'objectif est de vendre des formations supérieures à des régions du monde où la demande est croissante mais où des universités de type traditionnel ne seraient pas viables, se développe.
L'université Virtuelle Francophone (UVF) a été lancée officiellement en 1998 à l'initiative de l'organisation internationale de la Francophonie.
L'Université Virtuelle Africaine (UVA) a été lancée à l'initiative de la Banque Mondiale en 1997.
La Fondation Internet Nouvelle Génération (FING) informait le 11 juin 2002 que le président sénégalais, Abdoulaye Wade, avait annoncé qu'il avait réuni la somme nécessaire au financement de son projet d'Université du futur africain (UFA). Cette nouvelle université devrait accueillir près de 5 000 étudiants de tout le continent et sera reliée par Internet, pour chaque matière enseignée, à une université étrangère. Bien plus qu'une coopération, le projet repose sur une "codiplômation" : les diplômes seraient décernés par l'UFA et par l'université étrangère qui aura accepté le partenariat.
Claroline (Classroom Online) est une plate-forme logicielle
d'enseignement en ligne développée par l'Université
catholique de Louvain. Elle permet aux enseignant de créer et administrer
un support interactif pour leurs cours en ligne.
Les professeurs du Massachussetts Institute of Technologogy (MIT), l'institut de technologie américain, ont annoncé qu'ils allaient prochainement mettre en ligne le contenu des leurs conférences, exercices, examens, travaux dirigés, manuels, expériences et simulations ainsi que des démonstrations et une grande partie de la bibliographie et du programme d'enseignement. La base de données du MIT contient plus de deux mille cours qui sont accessibles gratuitement (si ce n'est pas à usage commercial). Les quatre-vingt-dix premiers seront mis en ligne dans les prochains mois .
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