C. Enjeux de l'internet et place de l'Afrique Francophone dans la société de l'information

Une présentation de l'histoire récente de l'information et du lien qui rattache cette dernière au développement nous permettra de mieux appréhender par la suite les enjeux qui accompagnent le développement de l'internet dans le monde et l'Afrique Francophone en particulier. Nous étudierons le lien entre cette situation et le sous-développement ainsi que les luttes idéologiques qui entourent la perception de cette relation entre information et développement. Nous verrons également que les disparités Sud-Sud face à l'information sont également très marquées.

1. Les inégalités face à l'information

a) Les disparités Nord-Sud face à l'information

(1) La perception du déséquilibre d'information entre Nord et Sud

(a) La théorie de l'exploitation et la montée d'une contestation

(i) La théorie de l'exploitation néo-impérialiste

Francis Balle dans Médias et Sociétés , décrit les théories de l'exploitation néo-impérialiste qui soutinrent ensuite le contenu du rapport Mac Bride, point d'orgue de la revendication pour un nouvel ordre mondial de l'information.

En 1913, Rosa Luxembourg défendait dans l'Accumulation du capital, la thèse selon laquelle le capitalisme devait, pour survivre, exploiter d'autres sociétés, non capitalistes.
Cette idée fut reprise dans les années 60 par des auteurs américains suivis par des français, dont Samir Amin et Arghiri Emmanuel qui développèrent le thème de l'échange inégal.

L'ouvrage publié en 1974 par Pierre Jolée, intitulé Le pillage du tiers-monde, souligne que la situation des échanges entre le Nord et le Sud n'a cessé de se détériorer au détriment du tiers-monde au cours des années cinquante et soixante. Le caractère inégal de ces relations garantissait selon lui la prospérité du Nord capitaliste au dépend d'un sous-développement croissant du Sud.

Armand Mattelard suggère également en 1976, dans Multinationales et systèmes de communication, que les multinationales, au service de l'Etat américain, sont les piliers d'une exploitation capitaliste mondiale. L'impérialisme culturel qui s'exprime par de nombreux investissements dans les médias et les activités culturelles permettant par ailleurs de diffuser des modèles de consommation capitaliste renforçant cette exploitation.

(ii) 1973-1976 : montée de la contestation

(a) Septembre 1973 : la IVième conférence des non-alignés à Alger

En 1973, la quatrième conférence des pays non alignés donne lieu aux premières déclarations dénonçant le déséquilibre de l'information. La déclaration finale de la conférence souligne la nécessité de réorganiser une information dont les instruments ont été, pour la plupart, légués par les anciens colonisateurs.

La nécessité d'une " appropriation collective des satellites de communication ainsi que de l'élaboration d'un code de conduite international pour leur utilisation " est également évoquée. " La prise en main de l'information par les pays du tiers-monde " est le mot d'ordre pour mettre fin à l'aliénation culturelle du Sud par le Nord.

Globalement, les questions de l'information ne représentent cependant qu'un des aspects de la conférence d'Alger qui est consacrée aux questions posées plus généralement par le nouvel ordre économique mondial.

(b) 1975 : décision commune

En janvier 1975, l'ensemble des ministres des Affaires étrangères des pays non alignés prend la décision de créer un pool commun des agences de presse.

(c) Mars 1976 : symposium de Tunis

Cette décision est suivie par le symposium de Tunis qui donne lieu à la mise en accusation extrêmement explicite des agences de presse internationales : " Les pays non-alignés souffrent de la mainmise sur les moyens de communication de masse par les pays développés qui ont le monopole de la plupart des moyens de communication dans le monde, et par le canal duquel sont diffusées la plupart des nouvelles et sont signalées les diverses activités dans les pays non alignés ".

(b) Evolution du début des années 70 jusqu'à 1985

(i) La conférence de l'UNESCO de 1976 et la revendication pour un " nouvel ordre mondial de l'information "

En novembre 1976, la conférence générale de l'UNESCO réunie à Nairobi, donne lieu à l'expression publique de la montée de la contestation engagée dans les pays non alignés depuis quelques années. La conférence ouvre ainsi la voie à une spectaculaire fronde des pays du Sud en faveur d'un rééquilibrage de l'information.

(a) La triple accusation du Sud contre le Nord

(i) Les pays du Nord passent le Sud sous silence

Le Sud estimait que les moyens d'information des pays du Nord ne consacraient qu'une place minimale voire nulle aux évènements des pays du Sud. L'exemple de l'accession du Surinam à l'indépendance en novembre 1975, a pris en ce sens, une valeur de symbole. L'événement n'a occupé que quelques lignes (3% de l'information consacrée à l'étranger) dans les principaux journaux du continent sud-américain alors que le pays concerné est plus vaste que l'Angleterre. 70% de l'information publiée sur l'étranger par ces mêmes journaux était dans le même temps consacrée aux pays industrialisés.

(ii) L'information est tronquée ou déformée

Les pays du Sud estimaient que les agences de presses internationales, toutes occidentales, offraient une image du Sud conforme à leurs intérêts. Nous avons vu que l'accession du Surinam à l'indépendance avait occupé 3% de l'information étrangère publiée dans les journaux d'Amérique latine. La totalité de cette information venait des agences de presse des pays occidentaux.

De même, 80% de l'information consacrée aux pays industrialisés provenait également de ces agences de presse.

Les pays du Sud affirmaient donc que la presse du monde entier donnait une image fausse du tiers monde. Cette image étant par ailleurs négative puisque les agences de presse ne s'intéressent au pays du Sud qu'en cas d'évènements dramatiques, coups d'Etat, cyclones ou autres catastrophes. A l'image de Madame Indira Gandhi, Premier Ministre de l'Inde, le Sud plaidait " nous voulons entendre ce que disent les africains sur les évènements en Afrique et donner l'explication indienne des évènements de l'Inde ".

(iii) Les pays du Nord font preuve d'un impérialisme culturel et colonisent les esprits

La libre circulation de l'information entre le Nord et le Sud et l'invasion du Sud par les médias et les films des pays riches qui en résulte, donnaient lieu, selon les pays pauvres à une colonisation des esprits. Cette propagande culturelle aurait pour objet de pérenniser la situation de domination mise en place à la colonisation.

(b) La revendication d'un nouvel ordre mondial de l'information (NOMIC)

Cette triple accusation contre les agences de presse internationale, s'accompagne de la volonté d'un Nouvel Ordre Mondial de l'Information et de la Communication (NOMIC), idée fortement soutenue par l'Union Soviétique. A l'enjeu d'un rééquilibrage venait s'ajouter, selon Jacques Barrat, les enjeux géopolitiques d'une lutte idéologique entre communisme et capitalisme. Le déséquilibre était bien réel, mais le cœur de la bataille se trouvait dans l'établissement d'un lien entre domination culturelle et économique. L'examen de la question fut finalement reportée à la conférence suivante.

(ii) La commission Mac Bride

La résolution adoptée par la 19ième conférence générale de l'UNESCO conduisit son Directeur Général, a créer en 1977, une commission internationale d'étude sur la situation et les perspectives d'évolution de la communication dans le monde. La direction de cette commission fut confiée à Sean Mac Bride, prix Nobel et prix Lénine, fondateur d'Amnisty International. Elle donna lieu selon Jacques Barrat à " la plus grande consultation internationale jamais entreprise dans le domaine des médias ".

Les résultats des travaux arrivèrent en février 1980 sous la forme d'un rapport intitulé " Voix multiples, un seul monde ".

Le rapport était articulé autour de cinq thèmes portant sur :
- Communication et société
- Communication aujourd'hui
- Déséquilibre, distorsion et démocratisation
- Cadre institutionnel et professionnel
- La communication demain

De l'ensemble du rapport ressort l'affirmation de la domination du Nord sur le Sud et la responsabilité des pays capitalistes occidentaux et des Etats-Unis en particulier dans cette situation.

Selon Francis Balle, l'assemblée générale de l'UNESCO, réunie à Belgrade en octobre 1980 n'a pas approuvé le rapport Mac Bride et s'est contentée de prendre acte de sa remise. Il ajoute "qu'au delà des arrières pensées idéologiques, le rapport Mac Bride a néanmoins ouvert la voie au pragmatisme".

(iii) La conférence intergouvernementale sur les politiques de la communication en Afrique

La Conférence intergouvernementale sur les politiques de la communication en Afrique s'est tenue du 22 au 31 juillet 1980 à Yaoundé. Elle fut l'occasion de souligner que le déséquilibre dans la circulation des informations à destination ou à provenance de l'Afrique trouvait ses origines dans l'histoire de la colonisation.

(c) L'après Mac Bride

(i) Le Programme International pour le Développement de la Communication (PIDC)

La conférence de Yaoundé et les remous provoqués par le rapport Mac Bride provoquèrent, sur proposition américaine, les premières réflexions qui conduirent à la création du PIDC lors de la 21ème session de la Conférence générale réunie à Belgrade.

Les objectifs de ce programme étaient " d'accroître la coopération et l'aide en faveur du développement des infrastructures de la communication et réduire l'écart entre les divers pays dans le domaine de la communication ".

L'examen du bilan du programme entre 1981 à 1991, montre le lancement en Afrique de près de 100 projets pour une somme de 22 millions de dollars.

(ii) La fin du NOMIC

La fin des années 80 marquèrent l'enterrement progressif du NOMIC autant au sein des pays du tiers-monde que lors des rencontres de l'UNESCO. Les origines de ce reflux sont multiples : le départ des Etats-Unis qui quittèrent l'organisation en 1985, la détente des relations est-ouest avec l'arrivée au pouvoir de Mickael Gorbatchev en URSS. L'arrivée de Frederiko Mayor à la tête de l'UNESCO en 1987 marqua l'enterrement définitif du NOMIC.

(iii) Des conceptions multiples

Ces débats ont donné lieu par la suite à une diversité de conceptions relatives à l'information. Francis Balle distingue trois thèses qui s'expriment dans les pays du tiers-monde :
- La thèse modérée s'exprime dans des pays qui, tel le Sénégal par la voix de son ancien président, souhaitent retrouver leur identité culturelle. Ces pays pensent que les médias peuvent contribuer au développement tout en respectant la souveraineté nationale.
- La thèse socialiste évoque la nécessité d'une " décolonisation de l'information " qui doit passer par une nationalisation complète des agences de presse et des entreprises d'information. Dans cette conception, le journaliste est un militant de l'information au service de sa patrie.
- La thèse libérale n'est pas le fait de gouvernements mais d'individus protestataires ou dissidents. Elle dénonce d'une part l'hégémonie culturelle du Nord et le contrôle de l'information par les Etats dans les pays du Sud. Le plaidoyer de deux journalistes tunisiens , Fethi Houidi et Ridha Najar, pour un nouvel ordre " national " de l'information, s'inscrit dans cette logique.

Du côté des pays occidentaux s'expriment des hésitations entre reconnaissance de la légitimité des revendications des pays pauvres et dénonciation de l'hypocrisie qui consistent à présenter la " domestication de l'information comme une démocratisation ou une libération par rapport aux puissances étrangères ".

(2) Un déséquilibre global réel

Jacques Barrat montre dans Géographie économique des médias , que le déséquilibre d'information entre le nord et le sud s'exprime tout d'abord par une répartition inégale des infrastructures nécessaires à la production et ensuite par une nette supériorité du Nord en matière de production.

(a) Une répartition inégale des infrastructures nécessaires à la production d'information et de biens culturels

Les déséquilibres liés aux infrastructures de production sont, d'après Jacques Barrat, fortement liés aux capacités technologiques des pays et plus encore à leur puissance financière.

(i) La production de papier culturel

Ainsi, en 1985, l'examen de la production de papier culturel dans le monde montrait que l'essentiel (85%) était produit dans les pays développés. L'Afrique qui possède pourtant un immenses potentiel forestier, produisait moins de 1% du papier culturel consommé dans le monde.

Cette sous-production s'explique selon Jacques Barrat, d'une part par la faiblesse générale de l'industrie en Afrique et d'autre part par l'ancrage profond de la culture orale sur ce continent.

(ii) La production de papier journal

Un constat identique pouvait être fait à la même époque concernant le papier journal. Pour une production des pays en voie de développement inférieure à 7%, l'Afrique ne parvenait pas à dépasser 1%.

(iii) Les émetteurs radio et TV

En matière d'émetteurs radio et TV, l'Afrique représente une part négligeable de l'équipement mondial. Avec, depuis 1985, une part d'environ 2% de l'équipement mondial, l'Afrique n'a pas réussi à maintenir la moyenne de 5% qu'elle avait atteint entre 1980 et 1984.

Précisons cependant, en matière de radiophonie, que l'Afrique a particulièrement développé ce média dans les années 80 et 90. Il est probable que le nombre d'émetteurs radio du continent a augmenté fortement et que les chiffres proposés ne reflètent plus la réalité. Le manque de temps et les difficultés rencontrées pour réunir des informations sur les parties les plus essentielles de ce travail, ne nous a pas permis de réunir des chiffres plus récents sur ce point.

(b) La supériorité du Nord en matière de production d'information et de biens culturels

(i) L'édition

L'Afrique noire éditait en 1986, environ 10 000 titres contre près de 250 000 en Europe. Ces chiffres correspondaient pour l'Afrique noire à l'édition de 1,2% des publications parues dans le monde. L'examen du nombre de titres parus par habitant montrait également un fossé important puisque l'Afrique disposait d'un tirage de 23 titres pour un million d'habitants alors que l'Europe atteignait 578 titres pour un nombre identique de personnes.

(ii) La presse quotidienne et périodique

Nous avons précédemment fait le constat de la situation difficile de la presse en Afrique noire. Cette situation reflète un contexte très peu adapté au développement des médias écrits dans cette zone. Entre analphabétisme, tradition orale et sous-développement, la priorité des dépenses pour les africains se porte rarement sur la consommation des produits de presse.

(iii) Le cinéma

Le cinéma représente un média particulièrement choyé dans les pays du Sud. Le continent asiatique est un très important producteur autant que consommateur. L'Afrique noire, si elle ne brille pas la quantité de sa production, se distingue néanmoins par la qualité de ses œuvres et par le dynamisme de ses réalisateurs. Le Burkina Faso mérite notamment d'être signalé pour son Festival de cinéma africain, le Fespaco, qui regroupe tous les deux ans la quasi-totalité des cinéastes du continent ainsi que de nombreux producteurs des pays développés.

Des cinéastes tels que Idrissa Ouédraogo ou Gaston Kaboré assurent également au cinéma burkinabé une renommée internationale qui n'a pas d'égale en Afrique.

(iv) La radio et la télévision

Dans le domaine de la production de contenu pour la radio et la télévision, les pays développés sont, à l'exception du Brésil et du Mexique, les seuls à pouvoir faire face aux importantes dépenses nécessaires à leur avènement. L'Afrique est une fois encore, quasiment absente de ce marché.

En matière de consommation cependant, l'Afrique, nous l'avons vu, est le continent de la radiophonie.

(3) Un déséquilibre amplifié par l'apparition des nouvelles technologies

(a) Photographie de l'accès aux NTIC dans le monde

Selon le Rapport mondial sur le développement humain de 2002, d'approximativement 500 millions aujourd'hui, les utilisateurs de l'internet devraient passer à près d'un milliard d'ici 2005. L'accès à l'information via Internet, en se généralisant, exclura d'autant plus les individus qui n'y auront pas accès. Or, le rapport note précisément que 72 % des internautes vivent dans les pays de l 'OCDE, qui ne représentent pourtant que 14 % de la population mondiale. 164 millions d'entre eux se trouvent aux Etats-Unis.

La bande passante internationale accessible à l'Afrique est inférieure à celle dont dispose la métropole brésilienne de São Paulo. Et les capacités de transmission de l'Amérique latine sont elles-mêmes globalement équivalentes à celles de la ville de Séoul, en République de Corée du Sud.
Certaines technologies beaucoup plus anciennes ne sont toujours pas parvenues jusqu'aux pauvres. L'électricité, couramment utilisée depuis l'invention de l'ampoule, dans les années 1870, reste toujours inaccessible pour quelques 2 milliards de personnes, soit un tiers de la population mondiale.

L'Afrique reste un continent anecdotique dans l'accès à l'internet. Le Rapport mondial sur le développement humain de 2001 montre qu'entre 1998 et 2000, alors que le nombre d'internautes exprimés en pourcentage de la population, progressait de plus de 28% aux Etats Unis, il ne croissait que de 0.3% en Afrique subsaharienne.

Le rapport montre également que le coût mensuel d'accès à l'internet en pourcentage du revenu mensuel moyen est source d'inégalités énormes dans le monde. A titre d'illustration, en 2000, un américain consacrait en moyenne 1,2% de son revenu à sa connexion à l'internet. En revanche, l'obtention d'une connexion pour un habitant du Népal nécessiterait d'investir 128% de ses revenus.

(b) Le développement des NTIC en faveur du développement selon le PNUD

Le rapport mondial sur le développement humain conclut que les technologies de l'information et des communications peuvent avoir un impact important sur le développement, car elles peuvent permettre de surmonter les obstacles de l'isolement social, économique et géographique, accroître l'accès à l'information et à l'éducation, et permettre aux individus pauvres de prendre davantage part aux décisions qui influent directement sur leur vie.

En évaluant le potentiel des TIC, le rapport évoque de nouvelles opportunités d'émancipation politique (comme en témoigne la campagne mondiale par courriers électroniques qui a contribué à renverser le président Estrada aux Philippines, en janvier), les réseaux sanitaires (comme en Gambie et au Népal), l'apprentissage à distance (comme en Turquie) et la création d'emplois (comme au Costa Rica, en Afrique du Sud et en Inde).

Sakiko Fukuda-Parr, auteur principal du rapport, indique que ce n'est qu'un début : " Les TIC représentent un véritable espoir pour la démocratie et la diffusion du savoir aux individus pauvres ". Le rapport cite les ordinateurs à bas prix et les écrans tactiles pour les personnes ayant des difficultés de lecture comme des exemples de technologies en cours de développement et qui pourraient considérablement renforcer l'autonomie des pauvres.

Mais le rapport conclut également que jusqu'ici, on est passé à côté de nombreuses opportunités technologiques essentielles pour les pauvres, par manque de demande sur le marché et en raison de l'insuffisance des financements publics. Les chercheurs du secteur privé répondent aux besoins des consommateurs à revenu élevé, plutôt qu'à ceux des personnes qui ont un faible pouvoir d'achat. Les fonds et les incitations accordés par le secteur public à la recherche et au développement pourraient compenser ces insuffisances du marché, mais, selon le rapport, jusqu'ici, dans les pays en développement comme dans les pays développés, les pouvoirs publics n'apportent pas le soutien nécessaire.

(c) Deux axes divergeant entre pays du Sud et pays du Nord

Le PNUD mettait récemment en parallèle trois facteurs qui reflètent l'état de développement des NTIC dans le monde : nombre d'accès à Internet, nombre de sites web et coût de la connexion. Cette juxtaposition l'amenait à conclure que dans les pays développés, davantage d'individus accèdent à davantage d'information pour un coût inférieur. Ce cercle vertueux de l'accès à l'information exprime tout son potentiel dans les pays développés.

A l'inverse, comme le souligne Monsieur le Professeur Francis Balle , " des infrastructures de télécommunications peu développées (nombre de téléphones, en moyenne, inférieur à 1% de la population) entraînant des coûts de communication trop élevés : tel est le cercle vicieux du sous-développement. Le faible taux de consommation ne permet pas d'investir dans des liaisons spécialisées à coût forfaitaire qui pourraient briser ce cercle. De nombreuses connexions entre pays africains transitent par l'extérieur du continent : une liaison Côte d'Ivoire - Sénégal passe par Paris ".

b) Des disparités Sud - Sud très marquées

(1) Des contrastes entre pays du Sud

Monsieur le Professeur Jacques Barrat insiste dans Géographie économique des médias sur les disparités qui existent entre les pays du Sud. Elles sont, selon lui, plus encore marquées que celles qui séparent les pays du Nord des pays du Sud.

La chute de l'Union Soviétique a entraîné, poursuit-il, la fin de la notion de Tiers Monde. Il convient maintenant de distinguer parmi les pays du Sud, quatre groupes, classés en fonction du niveau de développement de leur média et de celui de leur économie.

(a) Les pays nouvellement industrialisés

Ce groupe comprend " les pays sous développés les plus modernes, les plus occidentalisés où les médias ont suivi la croissance économique dans ses envolées, tout en conservant qualitativement les traditions culturelles liées à de vieilles habitudes en matière de presse écrite ".

Jacques Barrat classe dans cette catégorie les dragons asiatiques et des vieux pays de peuplement blanc en Afrique.

(b) Les pays les moins avancés

" Les pays sous-développés les plus pauvres et les moins modernisés où la médiocrité des médias est un corollaire de l'état d'arriération de l'économie. C'est le cas pour l'essentiel des pays africains ou la tradition de l'oralité a freiné l'explosion d'une presse écrite apportée par la colonisation et où la faiblesse de la croissance économique a fait réserver la télévision à des privilégiés citadins. Lorsque la télévision y est moderne, c'est que la greffe technique qu'elle représente est particulièrement récente. La radio y est donc le média roi à la fois parce que sa technologie est des plus simples et qu'elle est peu coûteuse ".

(c) Les pays en voie de développement

" Les pays sous-développés en situation intermédiaire où les décalages entre croissance économique et croissance des médias sont flagrants. C'est par exemple le cas des pays musulmans pétroliers à forte croissance où la débauche médiatique n'a en rien aidé à un quelconque développement. Les mêmes décalages existent dans des pays de vieilles civilisation écrite, où la presse a conservé ses lettres de noblesse, mais où l'essor de la l'audiovisuel a été soit freiné, soit favorisé pour des raisons tantôt politiques, tantôt financières, comme en Turquie, au Liban, en Egypte, en Inde, en Argentine, au Pérou. Le Maghreb constitue un bloc un peu à part dans la mesure où la presse écrite de qualité y est pour l'essentiel francophone, et l'audiovisuel le plus consommé, d'origine étrangère ".

(d) Les pays se réclamant du marxisme

" Les pays sous-développés qui continuent plus ou moins de se réclamer du socialisme, où la situation des médias d'Etat est à l'image de leur économie et de leur régime politique : Chine, Vietnam, Corée du Nord, Cuba, Angola et Mozambique ".

(2) Des contrastes entre centres urbains et zones rurales au sein des pays du Sud

A ces différences considérables entre pays du Sud, s'ajoutent des disparités importantes entre zones urbaines et rurales des pays du Sud. Ainsi l'examen de la situation des télécommunication fait apparaître les éléments suivants :

Les villes africaines sont généralement bien desservies même si les délais sont parfois excessif pour obtenir une ligne de téléphone fixe. Ainsi, au Sénégal et en Côte d'Ivoire, 80 à 90% du parc de lignes se trouverait en zones urbaines ou industrielles.

A l'opposé, les zones rurales sont parfois totalement privées de raccordement au RTC (Réseau Téléphonique Commuté) de l'opérateur historique, alors que près de 80% de la population active africaine vit en milieu rural.

En terme de télédensité, cette disparité entre grande agglomération et reste du pays est particulièrement notable. En 1994 , la télédensité dans la plus grande ville de chaque pays s'élève à 2,39, pour seulement 0,21% dans le reste des pays, ce qui constitue un ratio ville principale/reste du pays de 11,4. La spécificité de l'Afrique subsaharienne, qui privilégie nettement les zones urbaines, se trouve confirmée par comparaison avec le reste de l'Afrique, où le ratio n'est que de 4,5.

André Nyamba, dans La parole du téléphone , insiste ainsi sur le cas du Burkina Faso et dénonce le discours d'un responsable des télécommunications qui après avoir présenté le chiffre d'affaire et le bénéfice important de l'ONATEL avait demandé " qui dit mieux ? ". Le chercheur s'indigne en évoquant une satisfaction malvenue des responsables des télécommunications qui se félicitent de résultats obtenus au dépend de la pus grande partie des zones rurales dans lesquels le téléphone reste inaccessible.

De la même façon, l'équipement en radio et en télévision dans les zones rurales est bien inférieur à celui des zones urbaines.

Ce panorama de la relation entre information et développement nous a permis de saisir l'importance de la maîtrise de l'information par les pays du Sud, mais également ses limites et les luttes idéologiques qui ont perturbé la compréhension de son poids réel.
Observons maintenant les modifications majeures qui découlent de l'avènement de la société de l'information. Quadruple révolution, confusion et multiples contradictions nous amèneront à conclure à la nécessité de réinventer les outils du savoir pour permettre l'intégration des pays du Sud dans cette société.

 

 

 

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