Les statistiques habituellement mises en avant d'une ligne
pour 200 habitants tiennent compte de tous les espaces confondus, or la
télédensité urbaine est beaucoup plus importante
que celle des zones rurales. " L'Afrique des villages " est souvent absente des débats sur les télécommunications, or l'implantation des technologies de l'information et de la communication n'est pas neutre et entraîne de nombreuses perturbations dans l'organisation sociale des communauté rurales. L'étude menée par André Nyamba est en ce sens instructive.
La parole a une grande importance chez les Sanan du fait de leur organisation sociale et de leur histoire. Les Sanans se sont sédentarisés dans le nord ouest du Burkina Faso en se constituant sous la forme de communautés villageoises comprenant chacune entre 500 et 3000 habitants. Les villages sont découpés par quartiers plus ou moins autonomes et plusieurs corps de métiers spécialisés comme les griots ou les forgerons se distinguent. Leur structure sociale est patrilocale : la place du père de famille est prépondérante. Ils ne possèdent pas la forte hiérarchie qu'on peut observer chez leurs voisins Mossi. Ils croient en Lawa, le Dieu de la pluie. Pour eux Lawa a une connotation de pluie bienfaisante annonciatrice de bonnes récoltes et donc de paix sociale. Actuellement, Islam et Christianisme, religions importées, prennent de l'ampleur, au point que Jésus et Allah sont fréquemment invoqués lors des salutations.
Le chef de la concession et le chef de terre possèdent tous deux une autorité morale. Leur parole a valeur de commandement. Ils pratiquent la polygamie et les familles sont grandes. Les enfants ont de plus une grande importance, ils entretiennent une relation très étroite avec leur famille au sein de laquelle ils reçoivent leur première éducation avant de devenir les enfants de la communauté. " L'école des blancs " a introduit de nombreux changements dans leur système éducatif, elle a notamment conduit à une plus forte individualisation au détriment du groupe social et de son système d'organisation familiale. Tous les Sanan sont des cultivateurs, mais certains commerçants commencent à apparaître. Le téléphone présente d'ailleurs certains avantages pour l'exercice de ce nouveau métier. Enfin, les Sanan possèdent quasiment tous dans leur famille un individu qui " fait un travail de blanc ", c'est à dire un salarié. L'impact de ces personnes qui ont quitté le village pour la ville ou même l'étranger est important dans leur rapport au téléphone.
L'étude menée par André Nyamba a montré
que la venue du téléphone faisait apparaître des questions
et des problèmes identiques dans l'ensemble des villages sur lesquels
portaient l'enquête. Ces questions étaient par ordre d'importance,
les suivantes :
Le consensus qui émergeait pour la désignation du responsable se portait dans la plupart des cas sur des personnes qui avaient fait l'école et qui avait donc, en quittant le village, expérimenté l'extérieur de leur milieu. Ils avaient en ce sens quelque chose " d'étranger " qui leur donnait une similitude avec le téléphone. Au delà de cette méfiance vis à vis du téléphone, une certaine compétition avait lieu pour la gestion de la cabine, source de prestige. Le responsable serait en effet le point de contact avec l'extérieur disposant de la primeur de l'information. Cette médiation avec un extérieur menaçant dans un contexte de mondialisation et de mutations sociales ne pouvait être assuré que par une personne choisie raisonnablement en fonction de " l'idée que les Sanan se font d'eux-mêmes et de l'étranger ".
Le choix de l'emplacement de la cabine, provoqua une compétition beaucoup plus vigoureuse. Nous avons vu que les quartiers disposent d'une autonomie importante dans les villages et l'identification des individus à leur quartier est forte. La présence de cette " chose de Blanc " dans le quartier était donc source de prestige. L'emplacement de la cabine donna lieu à des palabres qui ne tenaient plus du tout compte des impératifs techniques qui étaient pourtant admis et compris. L'impératif social primait sur les questions techniques : l'emplacement de la cabine était un enjeu de pouvoir. Le consensus fut finalement trouvé pour des lieux à caractère neutre afin de ne pas créer de jalousies.
Enfin, concernant les heures d'utilisation, les esprits s'accordèrent rapidement à constater qu'il était impossible de prévoir les heures d'appel et qu'il ne fallait pas restreindre outre mesure les horaires " d'ouverture " de la cabine. Des cas d'urgences furent notamment évoqués comme les décès et les maladies " qui ne préviennent pas ". L'arrivée du téléphone entraîne donc une plus grande conscience du temps. Effectivement il sera dès lors nécessaire d'être présent à l'heure exacte pour un appel extérieur, il sera également nécessaire de savoir à quelle heure appeler quelqu'un pour être certain de le trouver. Le téléphone va ainsi accélérer le rythme des relations sociales et donner aux Sanan une conscience aiguë du temps. Les populations confrontées à son introduction étaient conscientes de ces perturbations probables de leur organisation.
L'enquête montre que la majorité des Sanan pensaient, a priori, utiliser le téléphone. Les cas les plus évoqués concernaient l'entretien de relations avec l'extérieur, la gestion de rapports de parenté, ou le développement des échanges économiques. La venue du téléphone était souhaitée par 97% des Sanan en milieu rural. Ce taux reflète une demande forte de contact avec l'extérieur. Elle s'explique par l'enclavement des zones rurales et le coûts des déplacements. Si 76% des personnes interrogées savaient ce qu'était le téléphone, nombreux sont ceux parmi eux qui définissaient son utilisation comme " parler dans le fil de la corde ", allusion au fil téléphonique tendu entre les poteaux le long des routes.
La parole est un élément primordial dans l'organisation sociale chez les Sanan. Elle est au centre de leur éducation, les veillées de conte sont l'occasion de son apprentissage. Ce savoir dire précède chez eux le savoir faire, lui même préalable au savoir être. La parole représente donc le pilier de tout un système. La confrontation de ce rôle déterminant qu'à la parole à l'outil de communication qu'est le téléphone, qui impose une durée limitée de parole, ne peut donc avoir lieu sans incidences.
Les salutation représentent un rituel important
de la vie familiale dans de nombreuses ethnies. Elles " constituent
un indicateur de l'identité individuelle et de l'appartenance à
un lignage ". Le symbole de ces relations réside dans l'expression préalable aux salutations qui consiste à dire " salut à toi ça fait deux jours ". Cette métaphore souligne que le temps a paru long depuis la dernière rencontre afin de bien signifier à l'autre qu'il nous a manqué, deux journées représentant la limite tolérable entre deux rencontres au sein de la famille. André Nyamba s'interrogeait en 1999 : les salutations allaient elles disparaître au téléphone ? Quelles en seraient les incidences en terme d'organisation sociale ? Un premier élément de réponse peut dores et déjà être précisé : l'arrivée du téléphone mobile dans les principales villes du Burkina Faso a fait pratiquement disparaître les salutations des relations sociales s'effectuant par ce nouveau moyen de télécommunication.
Sur le plan individuel, il semblerait que le téléphone ait introduit une nouvelle notion qui pèsera sur le positionnement par rapport à la famille et à l'espace villageois : le devoir d'informer et d'être informé. André Nyamba précise ainsi : Sur le pan collectif, la conscience du temps sera plus forte, elle " accélèrera les relations à la famille, au lignage " ; paradoxalement cette accélération " s'accompagnera de la restriction formelle de leur expression, en terme de durée essentiellement ; sans pour autant savoir si ce sera en bien ou en mal ; et les réflexions du genre " pourquoi tu ne m'as pas appelé ? " deviendront à la fois nouvelles et courantes dans le groupe, car il existera toujours le désir d'entretien de ces relations ; or avant la question ne se serait même pas posée ". Enfin, l'ouverture du village au monde à travers l'introduction de l'information modifiera certainement les " habitudes et les pratiques en matière de production économique et de reproduction sociale ". Cet aperçu des incidences socioculturelles de l'introduction du téléphone chez les Sanan permet de mesurer l'étendu du fossé qui sépare les grandes villes des pays riches, des villages enclavés des pays du Sud. Il permet également d'apercevoir l'impact socioculturel de l'introduction des techniques de l'information et de la communication dans ces espaces ruraux et les phénomènes d'acculturation qui pourraient en découler. Ce préalable nous conduit à observer
les profondes modifications induites par l'avènement de la société
de l'information, nous examinerons ensuite la situation de l'Afrique Francophone
dans cette société et sur les enjeux représentés
par le développement des NTIC. Auparavant, nous examinerons les
inégalités entre Nord et Sud dans l'accès à
l'information. |
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