Introduction


Le rapport mondial sur le développement humain de 2002 souligne que le revenu des 5% de personnes les plus riches au monde reste 114 fois supérieur à celui des 5 % les plus pauvres. Il ajoute qu'au cours des années quatre-vingt-dix, le nombre de personnes vivant dans l'extrême pauvreté en Afrique subsaharienne est passé de 242 à 300 millions

A la rupture économique, traditionnelle, entre Nord et Sud, s'ajoute une nouvelle coupure, celle de l'information et des transports. Un monde global se crée progressivement qui rapproche Paris de Niamey ou de Tokyo mais aussi du plus petit village Sénoufo de Côte d'Ivoire ou Bissa du Burkina Faso. Cette proximité se construit principalement sur une base unilatérale qui autorise la plupart des habitants des pays riches à profiter de tous les nouveaux outils de communication et de la rapidité des transports mais qui ne permet que dans une faible mesure aux habitants des pays pauvres d'avoir accès à ces nouveaux outils. Cette utilisation a minima ne leur permet pas d'en tirer réellement profit et leur utilisation se résume à la consommation des produits de l'industrie culturelle des pays industrialisés.

Pascal Renaud souligne ainsi qu'un habitant de la planète sur deux n'a jamais téléphoné. Le rapport mondial sur le développement humain 2001 note que 72% des internautes vivent dans les pays de l 'OCDE qui regroupent pourtant seulement 14 % de la population mondiale. Mike Jensen renchérit en remarquant que sur les 770 millions d'africains :
- 1 sur 13 a un poste de télévision (50 millions)
- 1 sur 40 a une ligne téléphonique fixe (20 millions)
- 1 sur 40 a un téléphone cellulaire (20 millions)
- 1 sur 130 a un ordinateur (5,9 millions)
- 1 sur 150 utilise Internet (5,5 millions)
- 1 sur 400 dispose d'un service de télévision à péage (2 millions)

Les inégalités dans l'accès à l'information entre le Nord et le Sud aggravent une rupture économique déjà considérable. Cette corrélation conduit Philippe Quéau, à évoquer ainsi le web comme le standard " qui exclut les 2 milliards d'humains qui n'ont pas l'électricité, les 3 milliards d'humain qui n'ont pas les 2 dollars par jours nécessaires pour survivre, et les 95% qui n'ont pas accès au web ".

La société de l'information profite à ceux qui disposaient déjà de structures industrielles et commerciales élaborées ; l'information exprimant souvent son potentiel considérable en complément d'un savoir-faire. Philippe Quéau ajoute que " les navigateurs du cybermonde maîtrisent des codes nouveaux aux avantages comparatifs indéniables. Mais surtout ils se dotent de clés d'intelligibilité nouvelles, dont sont cruellement exclus les nouveaux prolétaires du virtuel, ainsi dépossédés des moyens de production cognitive et d'analyse symbolique qui leur permettraient de se doter d'un point de vue efficace sur le monde ". A ces divergences entre Nord et Sud viennent s'ajouter des divergences au sein même des pays entre élites aisées, info-riches, et populations défavorisées, info-pauvres.

Le village global annoncé par Mc Luhan en 1969 apparaît progressivement et marque les limites d'une organisation mondiale dominée par l'égoïsme des pays du Nord. La société de l'information aggrave soudainement la rupture économique entre le Nord et le Sud et provoque, par là même, le franchissement d'une ligne de l'inacceptable. Parallèlement les entreprises multinationales échappent à tout contrôle et amplifient encore le phénomène. Philippe Quéau remarque qu'elles "utilisent au mieux les contradictions entre les lois, les règles nationales ainsi que les échappatoires pour tirer leur épingle du jeu, en maximisant leurs profits, mais sans aucune considération pour la responsabilité sociale planétaire que leur puissance économique devrait leur faire assumer . Dans ce concept, nombreux sont ceux qui demandent une révision de l'ordre mondial et la mise en place de nouveaux mécanismes de régulations.

Quelles seront les relations entre Nord et Sud dans un contexte d'accroissement des déséquilibres mondiaux ? L'entrée dans la société de l'information n'oblige-t-elle pas à redéfinir les relations internationales et les modes de vie de certains pays ?

Philippe Quéau répondant aux questions de l'association des Humains associés insistait sur la nécessité de développer un discours de rupture devant le constat de l'état réel du monde. " Ce n'est pas parce que 10% des gens seulement produiraient de la richesse, qu'il faudrait exclure les 90% restants. Sinon nous ne sommes plus des hommes et cela revient à dire : "il y a 90% d'inutiles, exterminons-les !" Il faut prendre un autre raisonnement : il y a 10 % de gens qui produiront la richesse matérielle et 90 % qui pourront devenir peintres, formateurs, éducateurs, qui produiront la richesse "virtuelle", immatérielle, sinon on ne tiendra pas le choc. "

Crise du capitalisme ? De nombreux journaux titrent dans cet esprit. Les inquiétudes sont il est vrai, nombreuses : inquiétudes face à l'industrie alimentaire et à l'agriculture productiviste qui s'étendent au détriment des pays pauvres et qui nourrissent de plus en plus de personnes mais de plus en plus mal ; inquiétudes face aux atteintes à l'environnement et aux incidences sur la planète du mode de vie des pays industrialisés ; inquiétudes face au progrès scientifique et aux limites de ses évolutions : bases de données génétiques peu contrôlées, brevetabilité de l'essence humaine (le gène), prise en compte de données génétiques personnelles par les assurances… ; inquiétudes face à la dérive du " tout juridique " et à ces conséquences sur les systèmes de santé et aux relations humaines ; inquiétudes face aux puissances financières et à la virtualité de la bourse et de ses excès.

Plus modérément, nous assistons sans conteste à une crise d'une conception égoïste du capitalisme. L'avènement d'un monde global multiplie les effets des comportements unilatéraux et égoïstes et les pays pauvres ne peuvent plus admettre sans réagir ces abus des pays riches. Or, comme le note le Journal du Jeudi, hebdomadaire burkinabé, en évoquant la terre et les enjeux écologiques du sommet de Johannesburg, " ceux qui en profitent le plus, au point de la mettre en péril, refusent de consentir des sacrifices à hauteur de leur profit. Mais le drame, c'est qu'en dehors des coups de gueule, le reste de l'humanité est impuissante. La fameuse théorie du pollueur payeur ne peut pas s'appliquer ici, parce que celui qui pollue est aussi le plus fort ".

Face à l'impuissance des pays pauvres et à la surdité des pays riches, le risque est grand de voir apparaître une violence dans les revendications du Sud. Les attentats du 11 septembre, ont avec une violence peu commune, attiré l'attention sur la divergence grandissante entre les pays industrialisés et le reste du monde. Loin de nous l'idée de tenter d'attribuer à ces attentats une signification quelconque, mais derrière cet évènement, le constat a pu être effectué que les populations de nombreux pays pauvres se sont réjouis du malheur américain. Le général Myers, chef d'état major de l'armée américaine à San Francisco évoquant le 11 septembre, ne prédisait-il pas récemment que " le terrorisme est la première guerre mondiale de l'âge de l'information " ? Doit-on y voir un premier pas vers l'avènement de la violence dans les revendications du Sud ? Un an après, les Etats-Unis mènent une politique plus frileuse et unilatérale que jamais et partout dans le monde, les intellectuels et les journaux s'inquiètent de leur attitude. Quand The Monitor de Kampala, un grand quotidien ougandais , incite les pays les moins avancés à agiter la menace d'une destruction des ressources forestières africaines comme moyen de pression contre les occidentaux, on peut s'interroger sur l'état des relations futures entre Nord et Sud, notamment si ce dernier est laissé à l'écart de la société de l'information.

Cette constatation conduit à s'interroger sur le socle même de nos sociétés et sur les modalités de gouvernance du monde dans les prochaines décennies. Mais elle amène en premier lieu à conclure à l'urgence impérative d'inclure les pays du Sud dans la société de l'information afin de ne pas fermer définitivement la porte à toute opportunité de développement économique des pays les moins avancés. Il en va de l'intérêt des pays pauvres comme de celui des pays riches, faute de quoi la divergence entre Nord et Sud, sera si exacerbée qu'elle risquera d'engendrer des relations de plus en plus violentes, contraires aux intérêts de chacun.

Parallèlement, la globalisation de l'information et de la culture induit une uniformisation progressive des valeurs et des modes de vies. Les phénomènes d'acculturation et de déculturation peuvent être constatés partout dans le monde. Cette perte de culture profite principalement aux Etats-Unis qui, en diffusant les produits de son industrie culturelle, ont su imposer un mode de vie américain qui ouvre la voie à une domination plus générale et notamment économique. Production cinématographique anglo-saxonne et boissons soda ont depuis longtemps ouvert la voie à une industrie américaine florissante. L'anglais s'est également imposé comme la langue internationale de référence et il devient inconcevable de ne pas la maîtriser.

Derrière cette uniformisation culturelle et linguistique apparaissent donc des enjeux économiques et politiques. Or, Internet est d'ores et déjà un espace constitué très majoritairement de contenu anglophone. Le Burkina Faso, dont le français est la langue officielle, doit, avec les autres pays de la zone francophone, tenter de faire vivre et de conserver ses acquis linguistiques et culturels. Le Fespaco, festival du cinéma africain de Ouagadougou représente un exemple réussi de la préservation d'une culture africaine par le biais d'un média audiovisuel.

L'édition de contenus burkinabé sur le web s'avère difficile car le Burkina Faso est confronté à une double barrière : d'une part la nécessaire maîtrise de la technologie et d'autre part, l'adaptation d'une culture orale et sociale à un média écrit et individuel.

Le Burkina Faso est donc confronté à un double défi afin de ne pas rester au bord de la société de l'information et de ses enjeux économiques et politiques. Le premier consiste à donner accès et à permettre l'appropriation des Nouvelles Techniques de l'Information et de la Communication (NTIC) par sa population afin que cette dernière maîtrise les outils de base de la nouvelle société de l'information. En second lieu, le Burkina Faso doit faire vivre sa culture et sa langue en produisant du contenu numérique sur le web. Cela dans un double objectif : préserver une culture qui présente un intérêt en elle même et lutter contre une domination économique et culturelle anglophone qui l'exclurait à terme de l'accès à l'information et qui conditionnerait progressivement sa population à une relation économique de plus en plus unilatérale consistant principalement en la consommation de produits anglo-saxons.

Le choix du Burkina Faso comme objet d'étude peut enfin être éclairé par un triple intérêt :

  • Ancien Coopérant du Service National dans ce pays, j'ai assisté en 1997 à l'arrivée de l'Internet grand public à Bobo-Dioulasso et j'ai contribué en tant que responsable informatique d'un centre de recherche médicale à l'informatisation et à la mise en place d'une connexion aux inforoutes puis à la réalisation du site web du Centre Muraz. Je suis resté très attaché à ce pays et aux questions liées au développement des nouvelles technologies de l'information et de la communication. J'ai dans cette logique réalisé plusieurs sites en relation avec le Burkina Faso et milité au sein de plusieurs associations oeuvrant pour le développement des NTIC et l'accès à l'éducation pour tous.
  • Cet intérêt particulier m'a permis de bénéficier d'un réseau de relations à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso qui me semblait indispensable à une étude sérieuse.
  • Enfin, le Burkina représentait a priori des spécificités notables et avait été peu étudié, à l'inverse de ses voisins. Le Mali, le Bénin et le Sénégal notamment, bénéficiaient tous trois de nombreux rapports et études qui fournissaient une image assez fiable de leur situation. Le Burkina, pays enclavé, apparaissant presque en dernière position du classement du PNUD sur le niveau de développement humain, souffre d'handicaps non négligeables dans son insertion au sein de la société de l'information.

Après avoir examiné la situation de l'Internet au Burkina Faso en 2002, nous nous pencherons sur les enjeux culturels, économiques et politiques liés à l'Internet en Afrique et au Burkina Faso en particulier. Nous nous interrogerons enfin sur les mesures à adopter pour faciliter l'utilisation de l'Internet et l'édition de contenu numérique, ce qui nous permettra d'envisager les perspectives prochaines ouvertes par l'utilisation de l'Internet et l'apparition d'un savoir-faire en conception web au Burkina Faso.